J'étais un ado mal dans ma peau, solitaire, qui avait vu son visage changer à la puberté ; mon nez s'était allongé, j'avais peur qu'il ne devienne comme celui de mon père, très grand et tordu sur le coté… j'étais moche.
Je ne connaissais pas de fille. A l'époque les lycées n'étaient pas mixtes. Je ne connaissais pas de fille ; les filles, c'était un monde à part, étranger, étrange. On ne connaissait rien à la sexualité, on ne connaissait rien de rien…
J'avais beaucoup de cousins-cousines, mais ma mère étant la dernière-née d'une fratrie de 7, toutes mes cousines étaient bien plus âgées que moi. Une des sœurs de ma mère, Suzanne, avait un fils, James, de 20 ans plus vieux que moi. Ma tante Suzanne m'aimait beaucoup et c'était partagé. J'avais vécu 6 mois chez elle en 62 -j'avais 12 ans- au retour d'Algérie quand la famille dut se disperser faute de logement. Son fils James était un garçon curieux et plein d'énergie. Il était malvoyant, comme on dit maintenant ; en fait, il était pratiquement aveugle, il ne voyait que des ombres et des sources de lumière vives. Je lui servais parfois de guide.
Et là, vers les années 64, Il travaillait comme Kinésithérapeute. Il avait un cabinet à son compte, à Montolivet. Il y habitait avec une femme divorcée, 2 enfants, que toute la famille décriait comme intéressée, dépensière, etc.… Mais elle avait une énorme qualité : elle avait une fille de mon âge ! Françoise ! Françoise que j'allais voir à Montolivet, à vélo (vous voyez la côte de l'avenue de Montolivet?) pour essayer de la "draguer". Mais pas question. Je ne l'intéressais pas. Elle préférait les garçons plus âgés. Mais je ne me décourageais pas… Un jour, James me dit qu'elle fréquentait à sa demande, un club juif (elle qui ne l'était pas…), sans doute pour la détourner de ses fréquentations actuelles.
Un club de jeunes ! Voilà une idée merveilleuse ! Je l'accompagnais une fois. Elle n'y remit jamais les pieds, et elle sortit ce jour là de ma mémoire, mais moi, j'avais trouvé un endroit où j'étais bien, où je pouvais fréquenter des jeunes -garçons et FILLES- de mon âge.
C'était un mouvement de jeunesse sioniste-socialiste dont l'objectif avoué était de faire partir des jeunes vivre en kibboutz en Israël. "Bourrage de crâne !" disait mon père… Il n'avait pas tout à fait tord. Mais j'étais maintenant dedans à fond.
Vers 1966, j'avais l'age de 16 ans, 16 ans et demi – à cet âge, les mois comptent !-, une jeune fille arriva dans le club. Elle s'appelait Danielle. Elle était petite (moins d'un mètre 60) mais elle avait un visage très doux, un corps superbement proportionné, et elle était très gentille. Je me rapprochais très vite d'elle, et moi, en tant qu'ancien, je lui expliquais les diverses activités, l'ambiance du club. Très vite, je la raccompagnais chez elle après la fermeture. Le club se situait en haut de la rue d'Aubagne. On descendait cette rue, puis un bout de Canebière jusqu'au Vieux Port, et enfin la rue de la République jusqu'à la place Sadi Carnot, où elle habitait.
Et moi, je m'en revenais jusque chez nous, près de la Conception… Quelle trotte !
Bien sûr, nous nous attardions de plus en plus longtemps en bas de chez elle… Bien sûr, au moment de partir, le petit bisou sur la joue était de plus en plus appuyé… Bien sûr, un soir, il se détourna sur sa bouche… Et bientôt, je la pris dans mes bras, le bisou devint un véritable baiser, nos bouches s'entrouvrirent, nos langues se cherchèrent timidement… Quelles naïvetés, quelles maladresses, quelle jeunesse !
Je la présentai à mes parents. Elle prit l'habitude de venir manger les samedis midis. Le samedi midi, nous faisions "porte ouverte" à plusieurs cousines et parents. Danielle entra ainsi dans la famille. Elle fut bien accueillie. Elle était si gentille !
Elle me présenta à ses parents. C'étaient des Juifs d'Oran. Ils étaient petits. Toute la famille était petite. Lui, chauffeur de taxi, homme rustre et violent, elle, femme effacée, mais maîtrisant sa petite famille. Danielle avait un frère aîné, qui était rarement à la maison, et 2 frère et sœur, jumeaux, de 3 ans de moins qu'elle.
Au bout d'une petite année, nous étions officieusement fiancés, et nous étions continuellement ensembles. J'allais l'attendre à la fin de sa classe. Elle suivait un cours de comptabilité dans un lycée professionnel et moi, je manquais de plus en plus le lycée. J'étais de plus en plus décidé à partir au kibboutz. Il était convenu qu'elle me rejoindrait le plus vite possible.
Nous étions de plus en plus libres de nos mouvements et souvent, nous nous enfermions dans sa chambre, le soir. Le père était "au taxi". Il faisait beaucoup de services de nuit. Ca rapportait plus. La mère ne disait rien. Sans doute ne voulait-elle pas faire d'histoire, par peur des réactions brutales de son mari…