Et puis ce fut la débâcle. Et puis ce fut le départ. Pour Marseille. Où ma mère avait plusieurs sœurs installées.
D’abord tata Hermance. Qui habitait cours Lieutaud. Près du lycée Thiers où nous étions inscrits mon frère et moi. Mon frère en seconde, moi en sixième. Mais comme on était fin mai 1962, vous imaginez que l’année fut bien courte…
Jacky s’installa chez ma tante Hermance avec ma cousine Joëlle. Une sombre idiote qui passait son temps à se maquiller et à se coiffer et qui donc accaparait la salle de bains au grand dam de tout le monde et surtout de mon oncle Robert. « Joëlle, sors de la salle de bains, je dois aller travailler ! »
Ma petite sœur était, elle, hébergée chez ma tante Lucia qui habitait dans le quartier de la Conception. Avec ma grand-mère et mon oncle Léon. A quelques mètres de chez elle, il y avait Danielle, sa fille, qui allait accoucher à la clinique.
Et moi, j’habitais chez ma tante Suzanne, rue Ferrari, à deux pas de la Plaine. Chez ma tante Suzanne, « Tatoune », avec mon oncle Marcel et mon cousin James. J’étais à mi-chemin entre mon frère et ma sœur.
Nous sommes restés à peu près un an comme ça. Jusqu’à que mes parents trouvent un appartement dans la maison adjacente à celle de tata Lucia et mémé.
La situation financière de ma famille s’était énormément dégradée avec le retour d’Algérie. Mon père avait gardé une place à la SGS, la société qui l’employait en Algérie. Une société d’import-export qui avait des succursales dans le monde entier et dont le siège était à Genève, en Suisse.
On avait proposé à mon père une belle situation, directeur, toujours à la SGS bien sûr. Oui. Mais à Rouen. Un mois passé là-bas lui suffit. La pluie. Le froid. Le gris dans le ciel. Berk !
Oui, mais à Marseille, il n’y avait pas de place pour lui. Faut dire qu’entre-temps, il était devenu à Alger sous-directeur fondé de pouvoir. Sous-Directeur Fondé de Pouvoir ! Il en était fier. Faut dire qu’en commençant garçon de course, il y avait de quoi. Oui, mais à Marseille où il choisit de rester, on le rétrograda. De poste et de salaire. Il resta cadre quand même. Ça, on ne pouvait pas lui enlever. La direction de Marseille, en plus d’être antisémite, n’aimait pas les Pieds Noirs. Alors, on comprend comme il a été accueilli.
Nous étions des nouveaux pauvres. On était arrivés à Marseille avec peu de bagages, une valise chacun. J’avais une paire de chaussures légères. Mais fermées quand même. Mon frère, lui, avait une paire de sandales.
L’hiver 62-63 fut le plus rude de la décennie. Et mon frère alla en sandales au lycée Thiers. Marchant dans la neige et le verglas.
Cette année-là, il n’y eut pas beaucoup de viande à la maison. Mais ma mère ne pouvait se résoudre à nous restreindre sur la nourriture. Elle achetait trois steaks hachés, deux pour Jacky et moi, et un qu’elle partageait avec mon père. C’est-à-dire qu’elle en prenait une petite bouchée…
Et elle s’était fait remarquer chez le boucher avec son panier rempli de 5 bananes. « Tu te rends comptes ? La bouchère, elle regarde mon panier, elle regarde mes bananes, elle me regarde dans les yeux et elle dit : C’est comme ces pieds-noirs qui mangent une banane entière chacun ! une banane entière chacun ! Ce mot est resté dans les annales familiales.
C’est dans cette ambiance anti-pied-noir et antisémite que nous nous installâmes à Marseille.
Et bien sûr, au lycée Thiers, tout ne se passa pas tout à fait bien. Mon frère et moi reçûmes des insultes, des injures.
J’entendis pour la première fois « sale pied-noir ! » Cela ne me toucha pas particulièrement. Je ne me sentais pas spécialement pied-noir. Je n’étais pas sûr de bien savoir ce que cela voulait dire. En tout cas, je ne me sentais pas « pied-noir ». Je m’en fichais.
Mais ce qui me fit le plus mal, ce fut l’antisémitisme. Le mot de « sale juif » fut le premier pour lequel je me battis. Encore et encore. Je n’en revenais pas qu’en douze ans de vie en Algérie, au milieu de chrétiens et de musulmans, au milieu de Français de France, d’Espagnols, d’Italiens et surtout d’Arabes, je n’avais jamais entendu « sale juif » …
J’en reçus, des coups. Mais j’en donnais aussi. Rappelez-vous que j’étais petit, mais hargneux !
Oui ; ce fut une année difficile, la cinquième pour moi et la première pour mon frère.
Nous étions considérés comme des colons qui « avait fait suer le burnous » alors qu’en Algérie, comme en France, il n’y avait pas plus de 5% de la population qui était riche. Vraiment riche. En Algérie, nous étions riches de soleil, d’amitié, et de rigolade.
Oui, ce fut des années difficiles. Le départ de l’Algérie. L’arrivée en France.
A tel point que vingt plus tard, oui, vingt plus tard, aux repas de Chabbat chez mes parents avec mon frère et ma sœur, nos conjoints et nos enfants, nous donnions un gage au premier qui prononcerait les mots d’Alger, d’Algérie ou de n’importe quel souvenir de nos années de bonheur et de nostalgie.
Et c’était toujours ma mère qui perdait !