A partir de mes 10 ans, nous ne sortions plus guère du quartier. Nous n'allions même pas en ville, depuis que devant faire une sortie en famille au Milk-Bar, notre établissement préféré du centre dont les spécialités étaient des milk-shakes, nous sommes arrivés devant un bar dévasté à l'instant par une bombe -Merci mon Dieu qu'on est toujours en retard partout !!!- Après des séries d'attentats du FLN, ce furent aussi les attentats de l'OAS.

La guerre était maintenant à notre porte. Les plastics explosaient jour et nuit. Les nuits surtout. Il y eut "la nuit bleue" puis "la nuit blanche". La "nuit rouge", programmée parait-il, a été prise de vitesse par l'indépendance. Lors de la nuit bleue, notre appartement a eu la majorité des vitres de toutes les fenêtres brisées par le souffle des explosions. 3 ou 4 magasins ont sauté dans notre propre rue. J'avais des éclats de vitre jusque dans mon lit et c'est mon frère qui m'a réveillé !
Oui, je dormais ! j'avais un sommeil que j'ai perdu depuis... Il a fallu que mon frère me secoue : "Charles, Charles, réveille-toi ! regarde ! y a tout qui explose ! c'est génial !!!" Faut dire qu'à notre âge, on vivait un vrai film de guerre sans payer la place de cinéma et aux premières loges en plus !
Plus tard, en 62, lors de la bataille de Bab el Oued, la population, soulevée par l'OAS, avait attaqué des militaires. L'armée a alors effectué le blocus de Bab El Oued- Et comme l'armée aussi a décidé qu'on était à la lisière de Bab el Oued, c'est sur NOTRE IMMEUBLE qu'ils se sont installés. Ça a duré une semaine. On entendait les lourdes chaussures des soldats qui montaient pesamment les escaliers jusqu'à la terrasse. C'étaient des petits jeunes pour la plupart, -"des appelés du contingent" on disait- Je vous ai dit qu'on habitait au 5ème ? sans ascenseur bien sûr. Il y avait encore un étage au-dessus et la terrasse où avant la guerre, on allait avec ma mère et ma grand-mère étendre le linge. Quelle vue !!! Bon, mais là, plus question de monter sur la terrasse. Ma mère leur proposait du café qu'ils venaient chercher avec gratitude. Pauvres gosses !
Plus question même d'entrer dans nos propres chambres. Pendant une semaine on a dormi sur des matelas dans le couloir. Ce fut la grande aventure pour moi gamin. Heureusement que cuisine et sanitaire étaient côté cour, car le balcon, mon fameux balcon, était condamné. Papa s'est fait tirer dessus un soir. Il voulait voir dans la rue pendant le couvre-feu. Faut dire que ce n'était pas malin de se mettre derrière les persiennes à claire-voie avec la lumière allumée dans notre chambre. Il fut une cible parfaite, ombre chinoise à contre-jour. Ça n'a pas tardé : des tirs de mitraillettes et de fusil ont éclaté au-dessus de sa tête. Plus tard, j'étais émerveillé par les trous de balle dans ma chambre. Sur la terrasse, ils ont installé carrément une mitrailleuse : une 12.7 mais papa l'appelait "la Doucette". C'est comme ça disait-il qu'on l'appelait pendant la guerre... A chaque tir, les murs de notre couloir tremblaient. Je me rappelle encore le son sourd de cette mitrailleuse. Un "boum" grave ponctuant les tac-tac-tac des rafales de mitraillettes. Un opéra à domicile.
Alors il y a eu le blocus de Bab el Oued. Les habitants de Nelson ont bravé les militaires -qui ont laissé faire- pour ravitailler les habitants. Papa est descendu aider à la chaîne alimentaire formée en bas de la maison. "Jojo, tu es fou ! pense aux enfants ! qu'est-ce qu'on va devenir si tu te fais tuer hein !"
Mais cela, c'était plus tard, en 62. J'étais déjà grand, j'avais 12 ans. J'étais entré moi aussi au lycée. Oui, il était dans le quartier, notre lycée Bugeaud, en haut de l'avenue de la Marne. Il suffisait d'enfiler les arcades de notre bloc d'immeuble en remontant le long du square, traverser une rue, encore un bloc et il était là, grandiose, énorme par rapport à la petite école primaire de la rue Lazerges dont je sortais. Saoulé par les remarques des parents qui me tannaient sans cesse avec les encouragements réguliers de mon frère (il y avait dans l'ordre croissant du succès : tableau d'honneur, encouragements et puis enfin félicitations que mon frère n'est jamais arrivé à atteindre) mais encouragements, c'était beau déjà, hein ? et moi, qu'est-ce que j'allais faire, moi, élève si dissipé ? Moi qui bâclais en 5 minutes mes devoirs pour aller jouer au square alors que mon frère bûchait des heures devant ses versions latines puis grecques ?
Et ben, à la grande surprise de tous et de moi-même -c'était vraiment facile ce programme- j'obtins d'excellentes notes et décrochai le premier trimestre de ma sixième les félicitations du jury ! "les féloches !!!" je vous dis pas la gueule du frérot...
Mais revenons à mes dix ans, 1960. La guerre qui ne s'appelait pas la guerre -oui, on disait "les "évènements", les "troubles"- battait son plein, alternant les attentats du FLN et ceux de l'OAS. La Casbah était le siège du FLN algérois, Bab el Oued était lui le fief de l'OAS. Comme dans toute bonne ville ou village français de l'époque, le quartier abritait un nombre impressionnant de bars. Comme notre balcon faisait l'angle de deux rues, nous avions une vision directe sur les magasins tout alentour. L'anisette emplissait de son odeur sucrée notre cage d'escalier par le Bar Nelson de chez Soler qui faisait le coin en bas de la maison. Juste en face, côté rue Géricault, il y avait le bar "le Coq Blanc". Plus haut dans la rue Géricault, un autre bar dont j'ai oublié le nom. Il y avait assez de clients pour tous -il n'y avait que des hommes comme clientèle régulière de tous les bars, les femmes faisaient des visites aux heures d'affluence, à l'heure de l'apéro. Elles avaient trop de travail à la maison pour y trainer toute la journée- Mon oncle Léon était un pilier indispensable de chez Soler. Je le voyais à chaque fois que je sortais de l'immeuble. Mais au Coq Blanc -en y réfléchissant, je ne sais pas si le nom avait été choisi exprès- la clientèle se composait d'hommes plutôt lugubres. Ca riait, d'accord, mais d'un rire gras et sûrement -je l'imaginais- de blagues racistes. Mais le plus souvent, ils fanfaronnaient devant la devanture, la ceinture gonflée d'un "feu" qu'ils étaient fiers de laisser parfois apparaître. C'était le siège local et reconnu de l'OAS du quartier Nelson.
Dans le bar, il y avait un juke-box qui ne devait contenir que deux chansons. C'était "Non, je ne regrette rien" par Edith Piaf. Il y avait peut-être eu un discours des autorités les appelant à cesser les meurtres ou ils allaient le regretter par la suite... L'autre chanson était "Tu parles trop" par Eddy Mitchell et les Chaussettes Noires, chanson qui servait d'avertissement aux gens du quartier pour garder l'omerta sur ce qu'ils avaient vu ou allaient voir. Et bien sûr le volume était poussé à fond. On l'entendait de ma chambre juste en face du bar même les fenêtres fermées. Et on les fermait pas souvent les fenêtres à Alger...
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...et ces deux chansons s'alternaient toute la sainte journée sans cesse !!!
Essayez voir de les écouter en alternance pendant une heure et vous comprendrez qu'elles sont encore dans ma tête 50 ans après !
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Les attentats du FLN étaient surtout des bombes anonymes et aveugles tuant les populations civiles des magasins, des dancings, des marchés. Les endroits étaient choisis pour la densité de tués potentiels. Ainsi les attentats du casino de la Corniche et celui du Milk-Bar ou de l'Otomatic ont marqué le début de la bataille d'Alger. Ils étaient armés de pistolets également et pouvaient tuer des cibles choisies pour leur sympathie à l'OAS ou pour leur prise de position "Algérie française" ou encore tout simplement pour leur type européen...
L'OAS, lui, procédait de plusieurs façons : échauffant la population en organisant des "ratonnades" -nouveaux pogroms mis au goût du jour- ou posant des plastics, ces explosifs issus de la 2ème guerre mondiale, devant les magasins de supposés sympathisants FLN, ils pouvaient également tirer au pistolet sur des cibles arabes pour la plupart ou pieds-noirs sympathisants de "l'Algérie Algérienne".
Le square Nelson abritait tous les matins dans sa partie couverte un marché fait d'étals de marchands de poissons, de fruits et légumes... Ali le marchand de poissons était très connu pour ses excellents poissons -ah les petits rougets d'Ali !!!- et également pour sa forte carrure et son franc parler. Il était à coup sûr, disait-on membre du FLN. Un jour, il a disparu. Mon père m'a raconté qu'il était allé le voir avec quelques amis pour le mettre en garde contre des rumeurs qui circulaient et qui disaient qu'il serait la prochaine cible de l'OAS. Il a laissé son étal plein de poissons. On ne l'a jamais revu. Il avait dû se réfugier dans la Casbah.
Devant le marché, au coin de la rue Eugène Robe, juste en face de l'entrée de notre immeuble, il y avait un marchand de bananes. Il ne vendait que des bananes. Pas d'autres fruits. Mais nous le connaissions très très bien, car les bananes, c'étaient les fruits qu'on mangeait nous les gosses avec le plus de plaisir (à part les fraises en saison) et qu'on trouvait à Alger toute l'année. Faut dire que les bananes ça s'épluche facilement. Ce marchand était le pur contraire d'Ali, jeune et fort. Vieux, malingre, il ne donnait absolument pas l'air d'être dangereux. Mais il était arabe. Ça, pour ça, il l'était assurément ! de type -visage foncé, très typé-, d'habits -un saroual traditionnel-, d'accent arabe marqué. Arabe ou Kabyle, nous ne faisions pas la différence. La guerre fratricide entre arabes et kabyles observait une trêve durable face à l'ennemi colonisateur commun.
Je jouais -à quoi, je ne sais pas- peut-être je lisais dans ma cabane sur le balcon. Je lisais beaucoup déjà et ma cabane était un endroit tranquille où il n'y avait de la place que pour un gamin, et j'étais sûr que mon frère qui avait passé l'âge des cabanes n'allait pas venir m'embêter. Ou alors, je faisais un tour de France à mes cyclistes en plastique qui tous se nommaient de noms de grands coureurs de l'époque. Anquetil, Poulidor, Bahamontès, ils se disputaient sur mon circuit et avançaient à coups de dés.
Tout à coup je fus tiré de mon jeu ou de mon Jules Verne par trois coups de feu. Un d'abord, puis après une seconde, deux coups rapprochés. Je me levais immédiatement et me penchai au balcon. Le marchand de bananes était couché sur la chaussée, à deux mètres de son étal. Etait-il membre du FLN ? ou alors, était-il seulement là, au mauvais moment au mauvais endroit quand les tueurs de l'OAS ont trouvé l'étal d'Ali vide et Ali disparu ? A-t-il été la cible de tueurs frustrés se retournant vers n'importe quelle cible de substitution ? Tout de suite, une foule se forma autour de lui. Quelques-uns esquissèrent le geste de l'aider, de lui venir en aide. Mais dans le cercle formé autour de lui, deux hommes -les tueurs bien sûr- défiaient les hommes du regard -et de la voix peut-être. Je n'entendais rien, j'étais assourdi par les détonations si proches. Mais je crois que tout ceci se passait en silence. Un silence menaçant - un silence de mort pour ainsi dire.
Et puis le marchand de bananes -dont je ne connais pas le nom, pour moi il reste le marchand de bananes- se souleva. Ces cons-là ne l'avaient même pas tué à bout portant ! il se souleva et appuyé sur son bras gauche, il tendit son bras droit aux passants qui ne passaient plus mais restaient pétrifiés -de peur pour la plupart, de fierté pour deux d'entre eux. Et alors, chose insensée, il commença à se traîner. En rond. Laissant une trace de sang derrière lui. A un certain angle, je pus voir ses yeux suppliant et pleurant. Il regardait les hommes autour de lui, mais l'angle de sa vision fit qu'il semblait me supplier à moi. Je fus une minute dans la ligne de son regard. Puis il continua à tourner. Il effectua presque 3/4 de tour laissant 3/4 de cercle de traînée rouge et épaisse derrière lui.
Combien de temps cela a-t-il duré ? je ne sais pas. 3, 4, 5 minutes ? au moins. Une éternité ? sans doute. Jusqu'à ce que ma mère, alertée par le bruit, les cris -peut-être cette scène était-elle bruyante finalement, dans ma tête, il y avait un grand silence assourdi par les coups de feu qui y résonnaient encore- ma mère, se penchant près de moi au balcon et voyant la scène, me tira de force à l'intérieur. Je crois que mes mains étaient crispées à la rambarde. Elle me tira dans la maison et je ne connus jamais la suite. Est-il mort sur place, a-t-il été emporté par une ambulance enfin appelée par des voisins ? Je ne sais pas.
Ce que je sais, c'est que cet après-midi-là, les chansons alternées d'Edith Piaf et des Chaussettes Noires ne se sont pas arrêtées.
Je mentirais en disant que cette scène me hante encore quotidiennement 50 ans après. Mais la visite dans ma tête du marchand de bananes a duré de nombreuses années. Je mentirais si je disais que mon sommeil est encore chaque nuit marqué par la vision de cet homme suppliant, me suppliant. Mais ces rêves ont longtemps, longtemps hanté mes nuits d'enfant puis d'adolescent.
Je mentirais si je disais que je pense à lui à chaque fois que j'épluche une banane. Non. Je n'y pense pas. Pas toujours. Pas même souvent. En tout cas, pas à chaque banane.
Je mentirais si je disais que mes insomnies actuelles sont habitées par le marchand de bananes. Mais j'espère de tout mon cœur que lui quelque part a trouvé le bon sommeil.
Et qu'il repose en paix,
Le marchand de bananes.
