
Texte Shalom Laskar
Illustrations Internet
« M’Futu ! »
Pépé m’appelait. Le soir était tombé sur le potager. J’aidais ma maman et ma mémé à cultiver nos légumes. Mais j’étais encore petit, il était l’heure d’aller se coucher.
Enfin, je n’étais pas si petit que ça. J’avais tout de même dix ans ! Je venais de les fêter une semaine plus tôt. J’étais quand même un peu grand : dix ans et sept jours…
Et dès que je pouvais, c’est-à-dire en arrivant à la maison après l’école, je me changeais et je revêtais le cadeau de mon dernier anniversaire : une tenue de Spiderman !
Pour l’heure, j’étais donc Spiderman cultivateur !
« M’Futu, une calebasse est tombée, viens vite ! »
Mon pépé avait dans sa tête un arbre à calebasses. Du moins, c’est ce qu’il affirmait. Et quand une calebasse était mûre, elle tombait et explosait. Et de la calebasse ouverte s’échappait une histoire que mon pépé attrapait pour me la raconter.
J’adorais quand une calebasse tombait.

« J’arrive, pépé ! je finis d’arroser les arbres du verger ! »
Je donnais encore quelques gouttes à notre bel ackée, notre arbre national.

J’arrivais devant la maison. Quelle était belle, notre nouvelle maison ! Rien à voir avec le taudis qu’on habitait dans une rue pourrie de Kingston. On s’était éloignés de quelques kilomètres de la ville, en bordure de grands champs. Et on vivait là, papa, maman, pépé, mémé, ma soeur Tara et moi.
Papa et pépé avaient repeint la maison en jaune d’or. Avec le toit rouge et le jardin vert à ses pieds, elle était vert-jaune-rouge.

La couleur du drapeau de notre beau pays, la Jamaïque.
Pépé me dit de me déshabiller. Ce que je fis. Dans mon pyjama, je m’assis sur mon petit banc. Nous avions tous une place attitrée devant notre hutte. Pépé avait son fauteuil à bascule, moi, mon petit banc.
« Alors, quel est ton temps aujourd’hui ? »
« Trente et une minute ! »
« Je veux que tu descendes en dessous de trente minutes. Il y a à peine plus de sept kilomètres de l’école à la maison. »
Cette course était le prix à payer pour habiter si loin de la ville.
« Mais comment va faire le petit pour aller à l’école ? » avait demandé mémé quand il fut question de déménager.
« Il marchera » répondit papa.
« Pas question ! dit pépé. Il courra ! »
Il faut dire que né au début de l’année 2010, Papa et maman n’avaient rien trouvé de mieux que de m’appeler « Usain ». Comme Usain Bolt.
Pour que je sois un grand champion. Mais bon. Je n’étais pas si rapide que ça…
Quand j’arrivais à la maison après ma course, si je pensais avoir fait un temps honorable, je tendais mon bras gauche vers le ciel, pointais mon index au loin et repliais mon bras droit. Comme Bolt !!!
Mais j’étais loin d’être un champion…

Mais pépé ne m’appelait pas Usain. Lui m’appelait M’Futu.
« Mon futur ». Pour lui, je personnifiais son avenir…
« Alors, aujourd’hui, la calebasse m’a raconté une histoire d’Anansi ».
J’adorais Anansi, le Dieu-Araignée. C’était d’ailleurs en son honneur que j’avais demandé une tenue de Spiderman.

« Lorsque les Anglais prirent notre île des mains des Espagnols, ils commencèrent à cultiver la canne à sucre.
Mais pour cela, il leur fallait de la main d’oeuvre.
La population locale avait été décimée par les Espagnols.
Il fallait trouver de la main d’oeuvre extérieure et pas chère.
Ce fut le début de l’esclavage.
Les Blancs commencèrent leur sale traite, ils arrivèrent en Afrique, capturèrent les premiers noirs et les emmenèrent sur un gros bateau, direction la Jamaïque.
Et dans le premier bateau s’engouffra Anansi, le Dieu-Araignée, qui avait attaché un fil à un gros arbre.
Et tout le long de la traversée, de l’Afrique occidentale à l’île de la Jamaïque, il a tendu son fil.
Et il a continué en faisant de nombreuses traversées aller-retour, ce qui renforça le fil qui devint carrément un câble.
Un câble qui reliait la Jamaïque à l’Afrique, ce qui fait que les esclaves n’oublièrent jamais leur origine. »

Anansi, le Dieu-Araignée de la Jamaïque, trouve ses origines dans les mythes et les traditions des peuples Akan en Afrique de l’Ouest, particulièrement dans les régions du Ghana et de la Côte d’Ivoire.
Le nom «Anansi» est dérivé du mot Akan «Ananse», qui signifie «araignée ».

Tiens, M’Futu, voilà une histoire typique d’Anansi :
Un jour, Anansi se promenait dans la forêt lorsqu'il entendit parler d'un grand banquet qui aurait lieu au palais du roi Lion. Tous les animaux de la jungle étaient invités, mais Anansi, étant une araignée, animal tout petit, savait qu'il ne serait pas bienvenu à moins qu'il ne puisse accomplir une grande prouesse pour impressionner le roi Lion.
Anansi se creusa la tête pendant des jours pour trouver une idée. Finalement, il eut une idée brillante. Il se rendit chez le singe, le plus rusé des animaux de la jungle, et lui dit : "Cher ami singe, j'ai besoin de ton aide pour accomplir une grande prouesse afin d'impressionner le roi Lion et d'être invité à son banquet. Accepterais-tu de m'aider ?"
Le singe, toujours avide de nouvelles aventures, accepta immédiatement. Anansi expliqua son plan au singe : ils se rendraient chez l'éléphant, l'animal le plus fort de la jungle, et ils lui demanderaient de les aider à creuser un puits profond. Une fois le puits terminé, Anansi prétendrait qu'il pouvait y voir une énorme créature terrifiante au fond.Ils se rendirent donc chez l'éléphant et exposèrent leur plan. L'éléphant, impressionné par l'ingéniosité d'Anansi, accepta de les aider. Ils passèrent des jours à creuser un puits profond dans la jungle.
Quand le puits fut enfin terminé, Anansi descendit et commença à crier « Au secours ! Au secours ! Il y a une créature terrifiante au fond du puits !» Les autres animaux de la jungle accoururent pour voir ce qui se passait. Ils regardèrent tous dans le puits, mais ne virent rien d’autre qu’Anansi, assis là en riant.
Le roi Lion, intrigué par le tumulte, arriva à son tour. Anansi expliqua alors qu’il avait vaincu la créature terrifiante et qu’il avait besoin d’une récompense. Impressionné par le courage supposé d’Anansi, le roi Lion l’invita au banquet royal.
Anansi était ravi. Grâce à sa ruse et à l’aide de ses amis, il avait réussi à impressionner le roi Lion et à être invité au banquet.
La leçon de cette histoire est que la ruse et l’intelligence peuvent souvent triompher de la force brute, et Anansi était le maître incontesté de la ruse dans la jungle jamaïcaine.

Dans les jours sombres de l’histoire jamaïcaine, lorsque l’esclavage était une réalité cruelle, Anansi, le Dieu-Araignée, était toujours présent pour apporter un peu de lumière et d’espoir aux coeurs de ceux qui souffraient.
Dans une plantation de canne à sucre, il y avait un groupe d’esclaves qui enduraient de terribles conditions. Anansi savait que ces personnes avaient besoin de courage et de force pour faire face à leurs difficultés quotidiennes. Il décida donc de leur raconter une histoire qui rappellerait la puissance de la résistance et de la solidarité.
Un soir, sous le clair de lune, Anansi rassembla les esclaves dans un coin caché de la plantation. Il tissa une toile brillante et commença son récit : « Écoutez-moi, mes amis. Il y a bien longtemps, dans un pays lointain, il y avait un petit oiseau courageux nommé Tari.
Tari vivait dans une forêt où les oiseaux étaient capturés et emprisonnés par un chasseur cruel.
Tari savait qu’il devait faire quelque chose pour aider ses amis ailés.»
Anansi continua à raconter l’histoire de Tari, comment il avait rassemblé tous les oiseaux pour former une alliance, comment ils avaient travaillé ensemble pour échapper au chasseur et comment, finalement, ils avaient gagné leur liberté en se soutenant mutuellement.
Les esclaves écoutaient avec attention, absorbant chaque mot de l’histoire. Anansi conclut en disant : «Mes amis, l’histoire de Tari nous rappelle que même dans les moments les plus sombres, la solidarité et la résistance peuvent briser les chaînes de l’oppression. Chacun de vous est un oiseau courageux, et ensemble, vous pouvez construire une communauté forte qui résiste à l’injustice.»
Cette histoire d’Anansi offrit aux esclaves un peu de réconfort et d’espoir. Elle les encouragea à ne jamais abandonner et à trouver la force en eux-mêmes et les uns avec les autres.
Ainsi se créa un mouvement de libération appelé « les nèg’marrons ». C’étaient des esclaves qui se sauvaient et allaient vivre libres dans la montagne.

« Nous, on est les descendants des nèg’marrons ! On n’a pas été libérés par l’abolition de l’esclavage. On s’est libérés bien avant. »
J’avais appris qu’on appelait les « nèg’marrons » les esclaves en fuite qui se réfugiaient dans les montagnes du centre de l’île. Maudissant la « Babylone », société des blancs fondée sur le profit et l’argent, générant la misère et la guerre. Les nèg’marrons avaient abandonné le catholicisme, religion de Babylone, pour la religion Rastafari.
Le mouvement Rasta avait été largement popularisé par Bob Marley.

« Rasta tu es, Rasta tu restes ! » Moi j’étais trop petit pour avoir une grande chevelure mais papa et surtout pépé… Ils avaient de gros bonnets et quand ils les enlevaient, leurs cheveux bien drus jaillissaient. Leurs dreadlocks étaient bien fournies, garnies de diverses perles en métal. Quand je serais grand moi aussi, j’aurais plein de perles dans les cheveux…
Maman, mémé et Tara avaient, elles, des perles de couleurs.
Nous étions de vrais Rastas, me disait pépé. Pas comme les Rastas de pacotille à la mode de maintenant. Nous, on vit selon la coutume rasta de nos ancêtres, sous la garde de nos Dieux, le Dieu-Araignée, le Dieu-Léopard et le Dieu-Python.

Je m’endormis ce soir-là en rêvant que le vent faisait une belle musique dans un fil d’araignée qui allait de mon lit au golfe de Guinée.
Mais ce n’était que la musique de la radio du salon.
Un reggae de Bob Marley.

Le lendemain, j’eu la bonne surprise de sentir une merveilleuse odeur qui venait de la cuisine.
Maman et mémé préparaient un poulet Jerk avec du riz au haricots rouges…
Mmmmhhh !

Bonne nuit M’Futu !
Bonne nuit Naël !
Bonne nuit papi Shalom !
Bonne nuit mamie Dorli !
Poulet Jerk et son riz aux haricots rouges
Recette jamaïcaine

- 6 cuisses de poulet
- 1 oignon
- 4 gousses d’ail
- 40 ml d’huile de Colza
- 1 cuillère à café de 4 épices
- 1 cuillère à café de cannelle
- 1/2 cuillère à café de gingembre moulu
- 1 cuillère à café de thym séché
- 30 ml de sauce soja
- quelques flocons de piments séchés ou une pincée de piment d’Espelette
Pour le riz aux haricots rouges :
- 200 gr de riz
- 1 petit boîte de haricots rouges
- 1 oignon
- 500 ml de bouillon de légumes (ou du lait de coco)
Éplucher l’oignon, les gousses d’ail et couper l’oignon en 4. Mixer l’oignon, l’ail avec l’huile de Colza. Ajouter les épices, le thym, la sauce soja et les flocons de piments (à votre goût) ou des piments frais. Mixer jusqu’à obtenir une pâte plus ou moins liquide.
Badigeonner les cuisses de poulet des 2 côtés. Couvrir d’un film alimentaire et laisser mariner au frais pendant au moins 1 à 2 heures.
Préchauffer ensuite le four à 200°C.
Cuire au four 45 mn à 1 heure en surveillant la coloration.
Pendant ce temps, éplucher l’oignon pour le riz et le ciseler finement. Dans une casserole, faire fondre un peu de beurre avec un peu d’huile. Faire revenir l’oignon à feu doux pendant 5 mn. Ajouter le riz et mélanger pour le nacrer.
Égoutter et rincer les haricots rouges, puis les ajouter au riz. Verser le bouillon, mélanger et porter à ébullition.
Couvrir, baisser le feu et laisser cuire pendant 20 mn.
Un régal ! foi de Rastafari !