Le taxi me dépose devant l’aéroport. Je saute de la voiture et m’empare de la valise avant que le chauffeur n’ait dit ouf ni rien d’autre d’ailleurs. J’ai la pêche. Quand je pense qu’il y a un an à peine, j’étais paralysé et que je marchais avec un déambulateur. Les médecins ont mis du temps à le découvrir. C’était tout simplement une artère bouchée. Le cholestérol. Le sang ne circulait plus dans la jambe. J’ai frôlé la nécrose et l’amputation.
Et maintenant, je marche ! je cours ! je danse ! Quelques semaines après l’opération, je me suis inscrit à un cours de danse. Salsa, Zumba, j’ai découvert un nouveau monde. A soixante dix berges ! J’ai enchaîné sur les claquettes et le rock. Mais non. Ce que je préfère, c’est la salsa, le Zouk, la Samba. Ces rythmes afro-américains, portugais, brésiliens, cubains.
Les Rumbas, les cha cha cha, les mambos d’antan. Et maintenant, la salsa, toujours, bien sûr, mais aussi la Timba, la Conga, les Congos. Tous ces rythmes me chatouillent depuis la plante des pieds et montent le long de mes jambes qui se mettent à bouger sans que je le veuille. Et le chatouillis monte, monte, me monte à la tête et là, j’explose. Je chante. Je ris. Je danse. Je pleure de joie. Je crois que j’ai tellement eu peur de finir paralysé que j’ai eu un contre coup de jeunesse...
Alors ? Où je vais, vous demandez-vous ? Mais au pays de la dans bien sûr ! Je vais au Cap Vert. Avec un aller simple. La vie est trop courte pour rester assis. Je sais ce que c’est. Je suis resté bloqué dans un fauteuil pendant un an. J’ai failli aller dans une maison de retraite. A cause de ma jambe. J’en avais même trouvé une. Les Colibris, ça s’appelait. J’en ai des frissons rétrospectivement.
Alors ? Qu’en pensez-vous ? Oh ! Je sais ! Vous rigolez ! Quoi ? Regarde moi ce vieux de soixante dix ans qui veut danser ! Et bien oui ! J’ai soixante dix ans et je veux danser ! Et c’est pour fuir des gens comme vous que je m’en vais. Vous êtes pauvres dans votre tête. Vous êtes rabougris. Vous portez le costume de votre propre deuil.
Oui ! Je vais danser ! Et c’est pour ça que je vais dans un pays où les vieux sont jeunes, où Cesaria Evora chantait sur scène à soixante dix ans. La chanteuse aux pieds nus. Je veux être le danseur aux pieds nus. Et après, juste pour vous faire parler, je vais enchaîner par un voyage à Cuba. Cuba. Au pays où le Buena Vista Social Club, où il n’y a pas d’âge pour chanter et danser. Je suis bien plus jeune que Compay Secundo et ses comparses.
Et je suis plus jeune que vous, vieux de quarante ans, vieux de trente ans, rabougris enfermés sur vous mêmes !
Oui ! Après le Cap Vert, j’irai à Cuba fumer des gros cigares et m’enivrer de rhum. Et après, ben après, on verra !
Mais je vais danser ! Danser à perdre haleine. Seul ou en serrant bien fort ma danseuse aux pieds nusque je rencontrerai peut-être au Cap Vert ou à Cuba ou ailleurs.
Nous danserons sous les étoiles, nous danserons jusqu’à l’aube, enivrés de rythmes et de gaîté.
Nous danserons la joie de vivre.
Nous danserons la Vie.