« M’Futu ! »
Pépé m’appelait. Le soir était tombé sur le potager. J’aidais ma maman et ma mémé à cultiver nos légumes. Mais j’étais encore petit, il était l’heure d’aller se coucher.
Enfin, je n’étais pas si petit que ça. J’avais tout de même sept ans ! Je venais de les fêter une semaine plus tôt. J’étais quand même un peu grand : sept ans et sept jours…
Et dès que je pouvais, c’est-à-dire en arrivant à la maison après l’école, je me changeais et je revêtais le cadeau de mon dernier anniversaire : une tenue de Spiderman ! Pour l’heure, j’étais donc Spiderman cultivateur !
« M’Futu, une calebasse est tombée, viens vite ! »
Mon pépé avait dans sa tête un arbre à calebasses. Du moins, c’est ce qu’il affirmait. Et quand une calebasse était mûre, elle tombait et explosait. Et de la calebasse ouverte s’échappait une histoire que mon pépé attrapait pour me la raconter. J’adorais quand une calebasse tombait.
« J’arrive, pépé ! je finis d’arroser les arbres du verger ! »
Je donnais encore quelques gouttes à notre bel akée, notre arbre national.
J’arrivais devant la maison. Quelle était belle, notre nouvelle maison ! Rien à voir avec le taudis qu’on habitait dans une rue pourrie de Kingston. On s’était éloignés de quelques kilomètres de la ville, en bordure de grands champs. Et on vivait là, papa, maman, pépé, mémé, ma sœur Tara et moi.
Papa et pépé avaient repeint la maison en jaune d’or. Avec le toit rouge et le jardin vert à ses pieds, elle était vert-jaune-rouge. Les couleurs de notre pays, notre belle Jamaïque !
Pépé me dit de me déshabiller. Ce que je fis. Dans mon pyjama, je m’assis sur mon petit banc. Nous avions tous une place attitrée devant notre hutte. Pépé avait son fauteuil à bascule, moi, mon petit banc.
« Alors, quel est ton temps aujourd’hui ? »
« Trente et une minute ! »
« Je veux que tu descendes en dessous de trente minutes. Il y a à peine plus de sept kilomètres de l’école à la maison. »
Cette course était le prix à payer pour habiter si loin de la ville.
« Mais comment va faire le petit pour aller à l’école ? » avait demandé mémé quand il fut question de déménager.
« Il marchera » répondit papa.
« Pas question ! dit pépé. Il courra ! »
Il faut dire que né au début de l’année 2010, Papa et maman n’avaient rien trouvé de mieux que de m’appeler « Usain ». Comme Usain Bolt. Pour que je sois un grand champion. Mais bon. Je n’étais pas si rapide que ça…
Quand j’arrivais à la maison après ma course, si je pensais avoir fait un temps honorable, je tendais mon bras gauche vers le ciel, pointais mon index au loin et repliais mon bras droit. Comme Bolt !!! Mais j’étais loin d’être un champion…
Mais pépé ne m’appelait pas Usain. Lui m’appelait M’Futu. « Mon futur ». Pour lui, je personnifiais son avenir…
« Alors, aujourd’hui, la calebasse m’a raconté une histoire d’Anansi ». J’adorais Anansi, le Dieu-Araignée. C’était d’ailleurs en son honneur que j’avais demandé une tenue de Spiderman.
« Lorsque les Anglais prirent notre île des mains des Espagnols, ils commencèrent à cultiver la canne à sucre. Mais pour cela, il leur fallait de la main d’œuvre. La population locale avait été décimée par les Espagnols. Il fallait trouver de la main d’œuvre extérieure et pas chère. Ce fut le début de l’esclavage. Les Blancs commencèrent leur sale traite, ils arrivèrent en Afrique, capturèrent les premiers noirs et les emmenèrent sur un gros bateau, direction la Jamaïque. Et dans le premier bateau s’engouffra Anansi, le Dieu-Araignée, qui avait attaché un fil à un gros arbre. Et tout le long de la traversée, de l’Afrique occidentale à l’île de la Jamaïque, il a tendu son fil. Et il a continué en faisant de nombreuses traversées aller-retour, ce qui renforça le fil qui devint carrément un câble. Un câble qui reliait la Jamaïque à l’Afrique, ce qui fait que les esclaves n’oublièrent jamais leur origine. »
« Nous, on est les descendants des nèg’marrons ! On n’a pas été libérés par l’abolition de l’esclavage. On s’est libérés bien avant. »
J’avais appris qu’on appelait les « nèg’marrons » les esclaves en fuite qui se réfugiaient dans les montagnes du centre de l’île. Maudissant la « Babylone », société des blancs fondée sur le profit et l’argent, générant la misère et la guerre. Les nèg’marrons avaient abandonné le catholicisme, religion de Babylone, pour la religion Rastafari. Le mouvement Rasta avait été largement popularisé par Bob Marley.
« Rasta tu es, Rasta tu restes ! » Moi j’étais trop petit pour avoir une grande chevelure mais papa et surtout pépé… Ils avaient de gros bonnets et quand ils les enlevaient, leurs cheveux bien drus jaillissaient. Leurs dreadlocks étaient bien fournies, garnies de diverses perles en métal. Quand je serais grand moi aussi… Maman, mémé et Tara avaient, elles, des perles de couleurs.
Nous étions de vrais Rastas, me disait pépé. Pas comme les Rastas de pacotille à la mode de maintenant. Nous, on vit selon la coutume rasta de nos ancêtres, sous la garde de nos Dieux, le Dieu-Araignée, le Dieu-Léopard et le Dieu-Python.
Je m’endormis ce soir-là en rêvant que le vent faisait une belle musique dans un fil d’araignée qui allait de mon lit au golfe de Guinée.
Mais ce n’était que la musique de la radio du salon.
Un reggae de Bob Marley.